Avec Samuel Chabert, nous explorons une conviction qui dérange : la résilience numérique passe aujourd’hui par la capacité à fonctionner sans Internet.

Samuel Chabert
Expert cybersécurité · Ingénieur systèmes · Ingénieur réseaux · Entrepreneur

Samuel, qu’est-ce qui te définit au-delà du titre d’expert cybersécurité ?

Passionné d’informatique depuis plus de 40 ans, dès ma première rencontre avec un ordinateur et je n’ai pas encore fait le tour… Ce qui me plaît dans la cybersécurité, c’est justement qu’elle ne te laisse jamais t’enfermer dans une seule case. Elle touche toutes les briques techniques d’un système et elle concerne absolument tous les métiers d’une organisation. Pour protéger efficacement, tu dois comprendre l’ensemble

J’ai eu la chance ou la curiosité de ne jamais rester en place. J’ai travaillé dans des structures très diverses :

  • Associations, collectivités territoriales, startups, entreprises internationales
  • Rôles exercés : ingénieur système, réseau, RSSI, directeur technique, chef de projet cyber, formateur, entrepreneur
  • Aujourd’hui : expert cybersécurité et citoyen engagé pour la protection des données et des libertés numériques

Et au-delà du professionnel, je suis aussi un citoyen qui s’interroge. Parce que nos vies personnelles sont désormais des systèmes d’information à part entière : ordinateurs, smartphones, montres connectées, wifi, cloud, maisons et voitures connectées. C’est une infrastructure. Et comme toute infrastructure, elle se maintient, se sécurise, se questionne.

 Ton terrain de jeu du moment ?

J’en ai plusieurs en parallèle. Côté professionnel, je renforce au quotidien un système d’information au service de citoyens. Côté lab personnel, deux chantiers m’occupent en ce moment :

1) Construction d’un mini-cluster pour faire tourner des LLM locaux avec une consommation énergétique optimisée

2) Mise en place de réseaux mesh décentralisés sur LoRa (Meshcore, Meshtastic)  communication sans infrastructure centrale

Sur ces deux terrains, je réfléchis à ce que j’appelle des « zones de refuge » numériques. L’idée : concevoir des infrastructures critiques capables de fonctionner en autonomie, déconnectées d’Internet, pour garantir une vraie résilience. Reprendre le contrôle de nos données et de nos environnements numériques, aussi bien pour les entreprises que pour les individus.

Qu’est-ce que la souveraineté locale ? : 

Il s’agit de systèmes distribués capables de fonctionner sans connexion Internet permanente, afin de garantir les interactions entre citoyens et organisations, y compris en cas de perturbation des réseaux ou lorsque des exigences de sécurité renforcées s’imposent.

Quel problème t’obsède en ce moment  ?

L’accélération numérique nous force à réagir de plus en plus vite et l’IA amplifie ce phénomène de façon radicale. Avec les nouveaux modèles de LLM, une attaque peut aujourd’hui exploiter des milliers de vulnérabilités en quelques minutes. Côté défense, les mêmes équipes humaines ont besoin de plusieurs heures , parfois plusieurs jours  pour corriger et sécuriser. La machine n’attend pas.

Les outils défensifs basés sur l’IA vont émerger pour combler cet écart et d’ailleurs certains existent déjà . Mais cette course crée une fragilité invisible : quand tout est instantané, on perd la capacité d’analyser et les équipes sont contraintes par des flux automatisés qui ne laissent plus de place à l’audit manuel ou à la réflexion stratégique.

Résultat : une perte de contrôle opérationnel progressive, masquée par une illusion de maîtrise technologique. C’est ce paradoxe qui m’obsède et qui devrait préoccuper tous les RSSI et dirigeants.

 Etes-vous capables de réagir aussi vite que les attaques aujourd’hui ?

Chez Ignitera, on évalue, teste et renforce vos systèmes pour combler ce décalage.

 

Quel a été le déclic ?

La crise Covid. Une période où plusieurs crises se sont superposées en très peu de temps : une cyberattaque majeure sur le système d’information de la commune où je travaillais, survenue la veille du premier tour des élections municipales  et deux jours avant le début du confinement.

La mobilisation professionnelle 24h/24 pour reconstruire le système d’information s’est doublée de l’isolement sanitaire et de ses impacts familiaux. J’ai réalisé alors quelque chose de fondamental :

  • Notre dépendance numérique peut devenir un point de rupture  pour les organisations comme pour les individus
  • La vraie sécurité réside dans la capacité à créer des îlots de souveraineté, parfois déconnectés
  • La résilience implique parfois le retour à l’analogique  souvent perçu comme mode dégradé, alors qu’il est le mode d’origine

Les événements géopolitiques des trois dernières années ont largement confirmé cette conviction.

 Quel est ton coup d’avance ?

Je ne sais pas si c’est vraiment un coup d’avance mais je pense que le futur de la cybersécurité à l’ère de l’IA réside dans la déconnexion volontaire de certaines fonctions névralgiques des systèmes d’information.

Cette déconnexion n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une stratégie :

  • Elle réduit intrinsèquement la surface d’attaque
  • Elle redonne du temps aux ingénieurs pour penser et maîtriser leur système
  • Elle permet de distinguer ce qui doit absolument être en ligne de ce qui peut – et devrait – fonctionner localement
Pratiques recommandées : 

Dun point de vue SSI, il faut repenser nos outils et processus pour quils soient capables de fonctionner localement, sans internet, non pas comme une exception de dernier recours, mais comme une norme de sécurité. Il faudrait évaluer, mais il devrait y avoir un ROI non négligeable

Un conseil pour les collègues :  Évaluez la dépendance de chaque système à Internet. En dehors des outils de mobilité et de travail à distance, si un système ne peut pas fonctionner sans connexion, il n’est pas résilient. Intégrez dès la conception des mécanismes de repli autonome, refusez l’idée que modernité implique dépendance totale au réseau.

 Quelle trace souhaites-tu laisser ?

 » J’en laisse déjà trop dans les logs des systèmes… » -blague mise à part, depuis que j’ai découvert l’informatique, je veux qu’elle serve l’humain sans le submerger ni le déposséder.

  • Construire une culture où la technologie est utile sans être oppressive
  • Transmettre l’idée que l’efficacité et la sécurité passent par la capacité à ralentir et à garder le contrôle
  • Rendre les gens plus à l’aise dans leurs usages numériques, plus autonomes, moins dépendants

 Un conseil pour tes pairs ?

Continuez à apprendre, à vous remettre en question, à réfléchir et à échanger collectivement. La cybersécurité ne se construit pas en silo. Les menaces évoluent trop vite pour que chacun les affronte seul.

Ce constat de Samuel dépasse largement la seule cybersécurité technique. Il touche à notre souveraineté numérique, à la robustesse de nos organisations et même à notre rapport individuel à la technologie.

Côté startups et dirigeants : la pression du time-to-market pousse à empiler des briques sans penser la dépendance globale. Pourtant, une question simple devrait devenir un réflexe stratégique :

– Est-ce que mon système fonctionne encore en cas de coupure d’Internet ?

Si la réponse est non, ce n’est pas un problème technique. C’est un problème de conception.

Chez Ignitera, on accompagne justement les organisations à prendre ce recul : structurer leur stratégie, clarifier leurs dépendances critiques et construire une croissance qui tient, même quand l’environnement devient instable.

Parce qu’aujourd’hui, scaler sans maîtriser ses fondamentaux, c’est fragiliser sa trajectoire.